LOUIS-FERDINAND CÉLINE AVAIT LU EVELYN WAUGH :

On savait qu'Evelyn Waugh avait lu la traduction de Voyage au bout de la nuit par John Marks entre 1934 (date de sa parution) et 1938. En effet, rendant compte dans The Spectator du 27 mai 1938 du livre de Malcolm Muggeridge, In a Valley of This Restless Mind, il écrit : ”(...)C'est un livre pas facile à décrire. Il a des affinités avec Candide et, pour l'humeur, avec Voyage au bout de la nuit [en français dans le texte]. C'est une autobiographie largement symbolique et stylisée, dont la gamme va du reportage satirique à quelque chose qui approche de très près la prophétie.” Mais on ignorait que Louis-Ferdinand Céline avait lu la première traduction française d'un roman d'Evelyn Waugh dès sa parution en 1938. Il s'agit de Black Mischief, paru sous le titre de Diablerie chez Grasset. La traductrice était Marie Canavaggia (1896-1970), par ailleurs secrétaire de Céline pour tous ses ouvrages à partir de 1936.

De Montréal, le 5 mai 1938, Louis-Ferdinand Céline lui poste une carte postale représentant le Tramway observatoire autour de la montagne. Et il écrit au verso :

On pourrait ajouter encore ceci à votre ”diablerie”. Bien afft LD [Louis Destouches, nom véritable de Céline, 1894-1961]

Céline avait donc apprécié le petit train d'Azania (inspiré par la ligne Djibouti-Addis Abeba) dans Black Mischief. Il a peut-être lu aussi la traduction d'A Handful Of Dust traduit par Marie Canavaggia sous le titre dUne Poignée de cendre, paru en 1941, sous l'Occupation, en feuilleton, dans le quotidien Le Temps (imprimé à Clermont-Ferrand). Il a pu en parler de vive voix à Marie Canavaggia. Mais il n'en parle jamais dans ses Lettres à Marie Canavaggia 1936-1960 dont Gallimard vient de donner une édition très complète (novembre 2007). Pour plus de précisions sur les traductions d'Evelyn Waugh par Marie Canavaggia, lire Benoît Le Roux, Evelyn Waugh, L'Harmattan, 2003.

OLIVIER TODD, Cartes d'identités, souvenirs (Plon, 2005, 584 p. - pas d'index)

• Page 31 : J'ai tenté de ranger T.S. Eliot dans le placard du passé, avec d'autres écrivains, mes moulins à prières, George Orwell, Evelyn Waugh, Graham Greene.

• Page 173 : Je préférais de beaucoup les écrivains aux politiques. J'avais une passion pour Graham Greene, George Orwell et Evelyn Waugh, et, avant tout, pour leurs styles. Je relis chaque année la trilogie militaire de Waugh. Je me sentais aussi proche de son héros, Guy Crouchback, chrétien et conservateur, que de Bernard Rosenthal [héros de La Conspiration de Nizan]. Orwell était mort. Je ne rencontrai jamais Waugh. Je me rattrapais avec Graham Greene. Je le voyais, près de Saint-Augustin, dans un petit appartement sinistre, aux fauteuils recouverts de velours caca d'oie, sorti d'un de ses romans, en somme. Le regard bleu opalin de Greene, son visage craquelé, rond, comme celui d'un caissier de la Westminster Bank, sa bonhomie méfiante...

• Page 174 : A Antibes, Greene se livrait plus qu'à Paris. Comment travaillait-il ? La réponse claquait :

- Trois cents mots par jour. Il s'arrêtait au milieu d'une phrase, au 301ème mot. Il le prouva en montrant la page interrompue sur son bureau. Que valait-il, selon lui, comme écrivain ?

- Je suis un assez bon styliste. Moins bon cependant qu'Evelyn Waugh. Pause.

- Le style de Waugh est plus fluide que le mien.

• Page 193 : Je n'avais pas participé à une vraie guerre. Les écrivains que j'admirais avaient eu la leur. George Orwell passa par l'Espagne, Graham Greene se glissa dans les services secrets pendant la seconde guerre mondiale. Evelyn Waugh fut officier de commando. Nizan s'était fait tuer, Malraux émergeait de la Guerre d'Espagne et brandissait le drapeau de sa brigade Alsace-Lorraine.

• Page 245 : J'aurais rêvé d'interviewer George Orwell, Evelyn Waugh et T.S. Eliot. Morts. Revenons sur terre.

• Page 261 : Je vais offrir un T.S. Eliot à Laurent Theis. Et, pourquoi pas, un Dadelsen, des Waugh.

• Page 272 : Horreur, [mon père,] ce Viennois ne connaissait pas Wittgenstein et encore moins T.S. Eliot. Je lui offris Scoop d'Evelyn Waugh, la meilleure satire du journalisme. Il me remercia :

- Waugh est très réactionnaire.

• Page 351 : Dans le Scoop d'Evelyn Waugh, les membres de l'entourage du magnat de la presse, lord Copper, lorsqu'ils ne veulent pas le contredire avec un non, murmurent : ”Jusqu'à un certain point, up to a point, lord Copper.” Quand je n'étais pas d'accord avec Jimmy Goldsmith, je disais :

- Up to a point, lord Copper. Nous nous esclaffions...

• Page 457 : De temps en temps, comme Graham Greene, un écrivain vaut le déplacement. J'ai eu de curieux entretiens avec George Orwell et Evelyn Waugh, après leur mort. Conversations rêvées.

• Pages 488-98 : Août 2001 à Hydra. (...) Je relis Waugh et Nizan. Quelques héros de romans, et, d'abord, Guy Crouchback, conservateur catholique de la trilogie, et Bernard Rosenthal, l'étudiant communiste de La Conspiration, me paraissent, certains jours, plus familiers que des amis. Ainsi, un Anglais réactionnaire et un Franais révolutionnaire, imaginaires, sont pour moi plus présents que des vivants. Je ne peux pas me brouiller avec eux, ni donc me réconcilier. S'ils ont mal à la tête, mon aspirine est prête. Tout les oppose et je me retrouve en chacun d'eux. Nous avons tous trois des conversations pessimistes sur l'avenir du monde. (...) Avec Guy Crouchback et Bernard Rosenthal, je gagne les plages de galets ou de sable, à Vlikos. Si Guy et Bernard s'affrontent dans une de mes rêvasseries, je les sépare. Le rideau de fer est tombé. Ils ne le savaient pas. Je détaille les avantages de la tolérance. Ils boudent. Guy me traite d'athée simpliste, Bernard de social-démocrate tiède. (...) Je cherche Georges. La Grèce, c'est lui. La Crète et le village de mon enfance aussi. En Crète, Guy Crouchback se bat contre les Allemands avec son créateur, Evelyn Waugh, et rembarque avec les troupes britanniques vaincues en 1942. (...) Au cas où je raterais Guy Crouchback, je rencontrerais là-bas, en Crète, René Ehni. (...) Que faisait-il Georges pendant la guerre ? Il participa à la glorieuse retraite en Crète, croisa Guy, ou, au moins, Evelyn Waugh. Georges, officier d'ordonnance du général en fuite dans Hommes en Armes [sic pour Officiers et Gentlemen]. Le général prend la tête d'Anthony Quinn dans Les Canons de Navarone. (...) J'examine une vitrine : pas de médailles militaires, Georges n'a pas combattu en Crète avec Guy Crouchback et Evelyn Waugh.

• Page 544 : Par instinct et sans craindre les contradictions, je n'avais pas mal choisi mes admirations : Eliot, Waugh, Greene, Orwell, d'un côté de la Manche, Nizan, Sartre, Camus, Malraux de l'autre.

• Pages 582-83 : Rêve sépia : en tenue de Prisoners Of War, Bernard Rosenthal [héros de La Conspiration], visage de Nizan, strabisme compris, Barrett [officier d'aviation matricule AO3120130 qui fut prisonnier au Nord-Vietnam], joues couvertes de rouges à lèvres, et Crouchback, même uniforme avec une casquette d'officier anglais, bavardent. Je me tiens en retrait. Prisonnier aussi ? Les trois mangent des crêpes au sirop d'érable. Je m'extrais, je m'exfiltre de l'engourdissement du réveil. Le matricule AO3120130 est la condition humaine au XXe siècle avec Rosenthal et Crouchback. (...) Crouchback à Rosenthalnizan :

- Votre Dieu, c'était le communisme, Nizan. Vous aviez aussi un dominicain. Très chic. Comme Camus disposait de ses moines. Sartre y coupait. Rosenthalnizan poursuit :

- Cessez de nous fatiguer avec ce parallèle usé de Dieu et du communisme. Barrett :

- Il ne me semble pas faux. (...) Crouchback :

- J'ai du mal à l'admettre, encore plus à l'avouer, nous avons des points communs, Thomas, Paul et moi : nous sommes tous honnêtes; (...) Suis-je plus proche de Thomas que de Guy ou de Bernard ?

GEORGES MINOIS, Histoire du rire et de la dérision (Fayard, 2000)

”Dans l'entre-deux-guerres, un autre catholique, Evelyn Waugh, cherche lui aussi à mettre le rire au service de la foi, en en faisant la voie du salut face à la tentation du désespoir métaphysique. Car, si le mal est bien présent, visible par tous, Dieu est en revanche le grand absent, que seule la grâce du rire peut faire exister. C'est le rire qui sauve”.

[G.M. est tombé dans le piège classique : les manuels classent dans la même case Waugh et G.K. Chesterton, l'autre auteur ”comique” converti de l'anglicanisme au catholicisme romain.

Mais si Chesterton écrit des romans à visée apologétique, ce n'est pas le cas de Waugh, et cela lui fut d'ailleurs vertement reproché en 1933 par le directeur du grand hebdomadaire catholique anglais The Tablet (voir B. Le Roux, Evelyn Waugh, pages 98-99).

Quand il veut se mettre ”au service de la foi”, Waugh écrit des articles, ou une Vie de saint comme son Edmund Campion, non un roman comique comme il en écrivait dès avant sa conversion.]

CHARLES DANTZIG, Dictionnaire égoïste de la littérature française (Grasset, 2005)

Charles Dantzig esquisse une comparaison entre Waugh et Marcel Aymé, à qui il reproche des personnages uniformément veules ou méchants (c'est étonnant puisqu'il prend pour exemple Uranus, où l'on trouve les personnages lumineux de la jeune Marie-Anne et du professeur Archambaud, - mais peut-être a-t-il seulement vu le film de Claude Berri ?).

”Il n'est pas vrai que tous les Américains soient des niais, tous les Anglais des parapluies”, écrit-il à propos du Cher Disparu (The Loved one). ”Waugh a du talent, mais court : il est juste méchant. Et donc, à la fin, ennuyeux”.

L'ennuyeux (pour Ch. D.), c'est d'avoir lu seulement deux romans de Waugh, Scoop, qui n'est pas son meilleur (quoi que dise Ch. D.) et Le Cher Disparu (The Loved one).

”Chez Waugh, personne n'est sauvé”, écrit encore Ch. D. Même en se limitant au Cher Disparu, il aurait pu découvrir une rédemption (subtile et laïque, car Waugh est un catholique romancier, non un romancier catholique), celle de Dennis Barlow (et même la jeune Aimée Thanatogenos, qui sait ?...).

Seule excuse pour Ch. D. : il a peut-être été un peu égaré par la traduction fautive de la dernière page dans l'édition Gallimard due à Mme Dominique Aury (traduction corrigée dans B. Le Roux, Evelyn Waugh, page 199).

SIMON LEYS, Protée et autres essais (Seuil)

”Deux exemples d'ouvertures brillantes provenant des romans anglais des années trente - on aurait pu en citer des douzaines d'autres. Evelyn Waugh, Vile Bodies :

Manifestement, la traversée allait être houleuse. Avec une résignation toute asiatique, le P. Rothschild, s.j., posa sa valise au coin du bar et monta sur le pont. C'était une petite valise en imitation de peau de crocodile. Les initiales qui y étaient gravées en petites lettres gothiques n'étaient pas celles du P. Rothschild car il avait emprunté cette valise le matin même au valet de chambre de son hôtel. elle contenait quelques sous-vêtements rudimentaires, six importants livres nouveaux en six langues, une fausse barbe et un atlas scolaire couvert d'annotations manuscrites...

Immédiatement, nous sentons que ce livre doit contenir des ressources aussi diverses et surprenantes que la valise du P. Rothschild, s.j.

L'autre exemple est : George Orwell, Coming Up For Air.


A. Paraz par Heldar

ALBERT PARAZ, Pamphlets, rééd. aux éd. L'Age d'Homme, octobre 2003 (voir Le Figaro littéraire, 12 février 2004), pp. 171-173 :

”Mrs Gordon Crotch (Auntie) m'a raconté [mai-juin 1948] que son hobby était people, son dada c'est les gens. (...) C'est une femme écrivain qui connaît Huxley, Norman Douglas, et qui m'a fait revenir sur l'opinion que j'avais d'Evelyn Waugh qu'elle a connu tout petit”.

EMMANUEL MOSES, Le Monde, 1er janvier 2004, p. 22 :

”L'écrivain Frédéric Berthet a été retrouvé mort samedi 27 décembre dans son appartement parisien. Il était âgé de 48 ans. Né à Lyon en 1955, il rencontre, alors qu'il est élève à l'Ecole normale supérieure de la rue d'Ulm, Roland Barthes, puis Philippe Sollers (...). Courtois, d'une grande culture (...), Frédéric Berthet croisait dans les eaux limpides et versicolores de Graham Greene, Somerset Maugham, qu'il avait traduit, et Evelyn Waugh, comme dans celles, plus troubles, de Saul Bellow ou Philip Roth.”

OLIVIA DE LAMBERTERIE (Elle), janvier 2004, France-Inter, dans Le Masque et la Plume :

- ”Oui, ce sont des croquis amusants de la vie anglaise... Mais les Anglais ont des écrivains qui font ça très bien eux-mêmes, Evelyn Waugh par exemple.”

HENRI GODARD, Le Bulletin célinien (mensuel no 251, BP 70, B 1000 Bruxelles), mars 2004 :

”Romans ou nouvelles, cela fait près de cinquante traductions que nous devons à Marie Canavaggia. La sûreté de son choix est attestée par le fait que les auteurs traduits sont presque tous de ceux qui ont encore une présence pour nous : dans le domaine anglo-américain, Thomas Hardy, Hawthorne, George Eliot, et, parmi les contemporains, Gissing, Evelyn Waugh, Mary Webb, J.C. Powys et son frère Theodore Francis Powys ; dans le domaine italien, Mario Soldati ou Guido Piovene.


MARIE CANAVAGGIA

De chacun de ces écrivains, Marie Canavaggia choisissait des oeuvres majeures quand elles n'avaient pas encore été traduites (ce n'est pas rien d'avoir introduit auprès du public français La Maison aux sept piliers et La Lettre écarlate de Hawthorne) et, à défaut, des oeuvres significatives, avec une prédilection pour l'inspiration fantastique. (...) Elle habitait square de Port-Royal avec ses soeurs Renée, astronome (familière aussi de L.-F. Céline et sa correspondante à l'occasion), et Jeanne, qui à son tour écrivait...”

[N.B. : Marie Canavaggia a traduit en français Black Mischief (Diablerie, 1938), A Handful of Dust (Une Poignée de Cendre, 1941) et Helena (Hélène, 1951)].

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