VILE BODIES AU CINÉMA

”(...) Roman à l'intrigue acrobatique et aux dialogues étourdissants, Vile Bodies touche par surcroît aux thèmes les plus scabreux. Ce livre a pour pivot une nuit de noces frauduleuse et s'achève sur un adultère, suivi d'une scène de prostitution. Waugh l'a écrit en 1929, alors que Lady Chatterley's Lover, paru l'année précédente, était interdit en Angleterre. Il n'aimait pas beaucoup D.H. Lawrence, ni son roman, ni surtout sa peinture. Mais sans doute ce roman l'a-t-il enhardi. Il a choisi de ridiculiser la censure, avec une allusion au gouvernement conservateur qui venait de tomber, plus particulièrement à son secrétaire d'État à l'Intérieur, W. Joynson-Hicks (...)”


Le metteur en scène et acteur anglais Stephen Fry vient d'adapter ce roman au cinéma. Sous le titre de Bright Young Things ; avec Emily Mortimer (la fille du réalisateur du feuilleton tiré de Brideshead Revisited dans le rôle de Nina).


L'affiche du film et quelques photos tirées de la bande-annonce :

Soirées masquées, soirés sauvages, soirées victoriennes, soirées grecques, réceptions presque nudistes dans le quartier de St-John Wood...


...réceptions dans des appartements, dans des studios, dans des maisons, dans des hôtels, des bateaux et des boîtes de nuit, toute cette succession et cette répétition d'humanité agglomérée... Ces corps vils...


Elle a disparu du circuit il y a un certain temps, tournant à gauche au lieu d'à droite au virage de l'église et, quand on l'a vue pour la dernière fois, elle roulait vers le sud par une route vicinale et n'était apparemment plus maîtresse de sa manoeuvre.


- Je ne sais pas si cela semble absurde, dit Adam, mais j'ai le sentiment qu'un mariage ça devrait durer... pendant tout à fait un bout de temps, je veux dire...


ALEXANDER WAUGH A AIMÉ LE FILM TIRÉ DE VILE BODIES

(Né en 1962, Alexander Waugh, fils d'Auberon Waugh, est l'aîné des petits-enfants d'Evelyn Waugh ; il travaille à Londres dans l'édition ; il doit publier en 2004 un livre intitulé Fathers and Sons ; il se présente parfois comme ”a vicious atheist”. Nous traduisons ici son article paru dans le Daily Telegraph du 3 octobre, date de sortie du film dans toutes les salles britanniques et, en France, au Festival du Film britannique de Dinard avec sous-titres en français)

Avec l'apparition de Bright Young Things sur les écrans, la nation peut pavoiser : dans ce film, Stephen Fry a enfin appris le métier de réalisateur ; deux jeunes acteurs ont trouvé leur rampe de lancement ; et un nonagénaire une porte de sortie superbe (1). Le cinéma britannique peut maintenant regarder de haut le petit tas de cendres dont il renaît depuis quelque temps. Mais surtout nous pouvons, nous, nous régaler du tableau des moeurs juvéniles que propose ce film plein d'esprit.


Alexander, petit-fils d'Evelyn, fils d'Auberon.

Tiré du second roman d'Evelyn Waugh, il a été achevé juste à temps pour coïncider avec la célébration, partout dans le monde, du centenaire de sa naissance le 28 octobre.

Le livre fait la satire du microcosme chic et farceur que la presse, vers la fin des années 20, qualifia avec mépris de Bright Young People (Jeunesse dorée). C'était une troupe errante de garçons nés trop tard pour avoir fait la guerre. Riches, désorientés, maniaques de soirées costumées, chasses au trésor, courses d'échasses sur les avenues, enfin tout ce qui pouvait épater le bourgeois... Ces gens-là ont vraiment existé : ils s'appelaient Tom Driberg, Babe Jungman, Loelia Ponsonby, les soeurs Guiness (2), Lady Eleanor Smith. Une bande de gamins chahuteurs qui n'avaient que deux mots à la bouche : divine, quand c'était bon ; bogus (bidon) quand c'était mauvais. Mon grand-père se tenait sur le côté, observant de son oeil perçant et pétillant ce tourbillon frénétique où l'on fuyait la solitude.

Quand Vile Bodies parut en 1930, il y eut une réaction unanime du public et de la critique : Evelyn Waugh était ce que la grande presse appela ”la voix de la jeunesse”. Le Daily Mail et le Daily Express lui demandèrent des papiers sur les jeunes, leurs habitudes, leurs idéaux, leurs façons de voir, et sur l'inusable conflit des générations. Il intitula l'un d'eux ”Ce que je pense de mes aînés”, et c'était un portrait au vitriol de la génération de ses parents, juste ce qu'il fallait pour faire enrager son père :

- ”J'admire leur manque d'ambition. J'admire leur abstinence en matière de sport, de tout sport et de toute compétition. J'admire leurs opinions bien arrêtées, leur indifférence profonde devant les pièges et les embûches de la logique. J'admire, sans toujours le partager, leur sens de l'humour : ces plaisanteries bizarres, bien lourdes, farcies de termes barbares et d'allusions impénétrables, inlassablement répétées et qui leur semblent à chaque fois plus caustiques et spirituelles. J'admire comme ils s'accrochent à la vie. ”

Mais Waugh était assez astucieux pour ne pas balancer son paquet dans une seule direction, et pour éviter les personnages tout blancs ou tout noirs. Sinon, ses livres n'auraient pas tenu le coup (survived). Un thème parcourt toute l'oeuvre, de Decline and Fall en 1928 à Unconditional Surrender (La Capitulation) en 1961. C'est celui du chaos et de l'absurdité de la vie humaine. Aussi la jeunesse dorée de Vile Bodies peut bien nous paraître ridicule, elle se bat comme nous, dans la même bataille. Ni le temps ni le lieu n'y changent rien. Sous le regard de Waugh, nous sommes tous les jouets des forces du chaos, et nous avons tous l'air aussi absurdes dans nos efforts pour surnager. En tout cas, si ce n'est pas le thème principal de ses romans, c'est bien la leçon qu'en tirent ses descendants.

Dans le conflit des générations, Auberon Waugh, mon père, tenait lui aussi les deux bouts de la chaîne. Les vieux l'agaçaient avec leurs jérémiades continuelles, spécialement quand il se trouvait coincé parmi eux dans un train. ”Toute personne qui voyage en train fréquemment, comme moi, ne peut qu'être frappé par leur agitation perpétuelle. Dans chaque compartiment, on peut les voir inspectant leurs fausses dents dans le reflet de leur carte Senior, lançant de muets appels de détresse pour qu'on transporte leurs valises et leurs foutues cages des kilomètres avant l'arrêt où leur parentèle enquiquinée les attend pour les transbahuter”. Mais les jeunes ne lui paraissaient pas moins absurdes. Il détestait leurs odeurs, leur gaucherie, leur désinvolture. Surtout, il avait horreur de leurs vêtements de sport. ”Les jeunes, a-t-il écrit un jour, portent toute la journée des baskets, des tennis et autres godasses de sport. Toute la journée, ils ont les pieds dans le caoutchouc et des matières synthétiques qui font puer, suer, et proliférer les champignons. Quand on pense à l'énergie que déploient les fanatiques de la santé à combattre toute boisson, nourriture, cigarette, pipe ou cigare, on s'étonne de leur indifférence devant ces bouillons de culture que chacun entretient au bout des jambes. Ça prendra un an ou deux ans avant qu'on s'en aperçoive, mais je ne serais pas étonné qu'il faille amputer la plupart de ces pieds puants”.

Dans son idée, la seule solution était la ségrégation. ”Les professeurs de ce pays, disait-il, au lieu de bourrer les crânes de leurs élèves avec quantité de notions déjà périmées sur la contraception, l'avortement ou la meilleure façon de se masturber, devraient enseigner à chaque génération une langue nouvelle. Seuls les chercheurs de querelles peuvent prétendre qu'il y a le moindre intérêt à faire dialoguer les générations. ”

C'est tout de même drôle de penser que mon grand-père, mon père, et enfin ma soeur Daisy, dans le Mail, ont pu être ”la voix de la jeunesse”. Mais il y a peut-être une leçon à en tirer. On ne peut pas espérer comprendre une génération nouvelle si l'on est sérieux, conformiste, psychanalyste, dénué d'humour.

Comme disait Papa (sic) : ”C'est quand même terriblement déplaisant d'annoncer à ses enfants qu'on les a portés dans ses testicules et qu'ils doivent donc comprendre combien ils nous sont chers”.

Peut-être le secret de notre réussite familiale (trois générations de ”Voix de la Jeunesse” dans la grande presse) tient-il en une seule phrase : vieux ou jeunes, timides ou hardis, nous sommes tous également ridicules.

(1) Les deux jeunes sont le beau Stephen Campbell More et la très drôle Fenella Woolgar ; le vieux (95 ans) est Sir John Mills, dans un petit rôle de cocaïnomane.

(2) Lapsus probable pour soeurs Mitford. Diana avait épousé en premières noces Brian Guiness. Vile Bodies est dédié au jeune couple. EW fut le parrain de leur fils Jonathan et lui offrit le manuscrit du roman.

(Nota : toute la presse anglaise salue ces deux jeunes acteurs, S.C. More dans le rôle principal d'Adam Symes, et F. Woolgar dans le rôle secondaire d'Agatha Runcible, la jeune écervelée qui saute dans une voiture de course, tourne, tourne sur le circuit, et finit à l'asile. ”Fenella Woolgar est la seule personne dans le film qui évoque irrésistiblement l'avant-guerre, avec une voix et un visage à la fois très intelligents et très stupides” écrit Peter Bradshaw dans le Guardian)

Stephen Fry sur le tournage de Bright Young Things.


Le Prince Charles à la première du film.



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