CRITIQUES

›››LE TÉLÉGRAMME, mardi 22 avril 2003

Propos maritimes, par Pierre Deloye

On fête cette année au Royaume-Uni le centenaire de la naissance d'Evelyn Waugh. Son humour sarcastique, ses personnages souvent loufoques, son goût pour les situations tantôt bouffonnes, tantôt mélancoliques, et surtout sa maîtrise incomparable de la langue expliquent facilement que sa réputation, depuis sa mort en 1966, n'ait cessé de grandir.

Waugh a été un grand voyageur par mer. On retrouve sous sa plume les nombreux paquebots, presque tous anglais, avec quelques exceptions, comme l'Ile-de-France (en 1950). Un autre navire français, travesti sous le nom de Franc-Maçon, emporte le héros de son roman Scoop (1938) de Marseille en Ethiopie. Waugh a navigué aussi sous les armes : pour l'expédition de Dakar (1940) il embarque avec le Ier Royal Marines à bord de l'Ettrick. Il fait l'année suivante la traversée vers l'Egypte via Le Cap (deux mois de mer), et enfin il quitte la Crête en catastrophe à bord du destroyer HMAS Nizam.

Ces expériences ont nourri la trilogie de ses romans de guerre. Waugh a de fidèles lecteurs en France, où presque tous ses ouvrages ont été traduits. Il lui manquait une biographie : c'est maintenant chose faite, grâce à M. Benoît Le Roux, qui est professeur à Saint-Brieuc, qui a su faire un portrait fouillé de cet auteur complexe, et qui s'est donné aussi la peine de confronter toutes les traductions au texte original. (Editions de l'Harmattan).


›››LA QUINZAINE LITTÉRAIRE, 16-31 octobre 2003

Benoît Le Roux, par Jean-José Marchand

Quand parut en 1957 L'Epreuve de Gilbert Pinfold, tous les fous du royaume écrivirent à l'auteur, à croire qu'Ivlinn Ouô, (et surtout pas Ouaof, qui le mettait en rage) avait touché au plus secret de l'âme anglaise, de ses ”fantasmes, rancunes et obsessions”, comme l'écrit Benoît Le Roux dans cet étonnant livre d'une érudition fabuleuse et qui, pour nous, Français, renouvelle le sujet. Non pas tant par ce que Pinfold déteste (c'est-à-dire tout ce que nous avons célébré depuis 1925), avec son côté anglais excentrique ou ses manières de conservateur agressif, mais à cause de la fragilité, de la timidité fondamentales qui sont à l'origine de ses insolences. Pinfold-Waugh-John Bull a besoin d'être aimé et il ne sait pas bien comment y parvenir. Il a peur de na pas être ”à la hauteur”, d'être deviné. Extrêmement sensible au ridicule (mais cela n'est pas anglais, plutôt français) Waugh a bâti son oeuvre sur les ridicules des autres. Pinfold va au devant des critiques les plus sévères (Todd par exemple, en France), les pousse à l'extrême et met finalement le public de son côté. En définitive, Waugh était irréductible aux partis politiques, se moquant des hommes de droite qu'il soutenait apparemment, haïssant l'argent et le capitalisme (il n'a laissé que des dettes à sa femme et à ses six enfants) ; et, quant au sexe, il semblera difficile de le taxer d'impuissance comme le firent certains ennemis. Ce catholique fervent est mort désespéré par le concile Vatican II, combattant jusqu'au bout pour l'évangélisation, contre l'oecuménisme et pour la belle liturgie tridentine.

Son oeuvre remonte depuis quinze ans. après une période de défaveur, les journalistes à la mode le vilipendant, elle est ”revenue” très fort avec le succès public de Retour à Brideshead, succès qui traduisait le cafard des intellectuels (et du plus grand nombre) après les échecs de la gauche. Il y avait certes eu dès 1965 le triomphe mondial du film tiré du Cher disparu (qui n'est pas une oeuvre littéraire maîtresse de Waugh, mais une pochade très réussie). Mais ce qui demeurera c'est la grande trilogie Sword of Honour (Epée d'honneur) où Waugh réussit ce que Sartre a raté dans Les Chemins de la Liberté, et surtout Ces Corps vils (Vile Bodies), chef-d'oeuvre qui doit figurer dans toute les bibliothèques. Suivant Waugh pas à pas, ayant consulté tous les survivants et tous les livres, B. Le Roux nous propose ici le livre de référence.


›››CATHOLICA, revue trimestrielle, automne 2003

Evelyn Waugh, par Bernard Dumont

Cette biographie est écrite de manière précise, mais sur le ton de la conversation, d'où l'agrément de sa lecture. Poète, écrivain, journaliste et grand voyageur, Evelyn Waugh est surtout un converti de l'anglicanisme au catholicisme, et sa vie et son oeuvre s'en ressentent, même si c'est de manière assez décousue. L'auteur aurait peut-être pu creuser cet aspect spécifique, mais il a opté pour un survol d'ensemble qui exclut ce genre d'approfondissements (de nombreuses notes y suppléent partiellement). En revanche, sa personnalité est bien mise en lumière au gré du récit d'une vie relativement agitée, ponctuée d'humour caustique au long des petits et grands événements (Abyssinie en guerre, rencontre avec Mussolini, plus tard avec Pie XII, présence devant Dakar le 23 septembre 1940, jour de la tentative anglo-gaulliste ; campagnes d'Afrique, de Crète, Italie, Yougoslavie en 1944-45, en compagnie de Randolph Churchill, le fils du célèbre Premier ministre, cette sorte d'agent double entiché de Tito, exécré de Waugh...) Les grandes oeuvres sont présentées lorsque la chronologie l'impose, en relation étroite avec la vie de l'écrivain et les éléments de son journal.


›››L'AGRÉGATION, 2003

Benoît Le Roux, par Michel Renouard

A l'inverse de la France, où le petit monde des lettres est volontiers grave et pontifiant, les écrivains d'Outre-Manche considèrent que l'humour et l'excentricité font partie des beaux-arts. Evelyn Waugh (1903-1966) est un excellent exemple de ces Anglais facétieux et ironiques, même si son sourire - surtout à la fin de sa vie - fut plus proche de la désespérance que de la sérénité.

Détail singulier : alors que les seconds couteaux à la mode se taillent la part du lion dans les programmes et les concours, Evelyn Waugh - jugé trop réactionnaire - n'est jamais invité à la sainte table. Très peu de thèses et de mémoires lui ont, d'ailleurs, été consacrés en France, où son centenaire, en cette année 2003, serait passé inaperçu sans cette séduisante biographie de l'écrivain - la toute première en français -, que nous offre Benoît Le Roux. Fruit d'un impressionnant travail de recherche, ce volume se veut également une introduction à l'oeuvre d'un des trois grands écrivains catholiques anglais du XXe siècle (avec Chesterton et Greene). Waugh y est présent à chaque page, avec sa verve comique et son pessimisme, sa cocasserie et sa désespérance, ses excès et ses contradictions. Cette biographie, enrichie d'un index très complet, nous permet aussi de mieux connaître les années 1930-1960 et de frayer avec tout le gotha de l'époque, de Churchill à Haïlé Sélassié, de Maugham à Mussolini. A noter la précieuse publication, en annexes, de deux textes de Waugh peu connus sur Colette et Bernanos.


›››LA NEF, octobre 2003

Evelyn Waugh, par Philippe Maxence

Il y a en France un mystère Evelyn Waugh. Constamment réédité en livre de poche chez 10/18 - ce mois-ci encore trois de ses principaux ouvrages sont réimprimés -, Evelyn Waugh bénéficie d'un bon accueil de la part du grand public. L'homme aurait pourtant de quoi repousser le lecteur contemporain. Misanthrope et misogyne, Waugh fut aussi un catholique traditionaliste et un réactionnaire politique de la plus brillante espèce. La biographie que vient de lui consacrer avec beaucoup de précision Benoît Le Roux ne détournera pas de cette image. (...) Plus profondément, elle montre le rôle clé joué par l'échec du premier mariage dans la vie de Waugh. Trahi (...), l'écrivain tombe alors dans cette vision noire qu'il portera désormais sur les êtres et les événements. Dans ces conditions, sa conversion au catholicisme est proprement incroyable. Elle reste encore pour une part inexpliquée. D'ailleurs Waugh n'a jamais caché qu'elle ne répondait pas à un élan mystique. Bien au contraire, elle fut le fruit d'une démarche rationnelle (...).

Il faudrait aussi évoquer le goût immodéré de Waugh pour les bons vin et les bons cigares. Une image qui l'éloigne définitivement des statues sulpiciennes. (...) Ses romans d'ailleurs ne font pas dans la dentelle. Il n'épargne pas au lecteur les scènes morbides. Ce faisant, il développe un sens inégalé du comique, en peignant la vanité du monde. Pourtant, il ne s'est pas cantonné dans la construction d'une oeuvre romanesque. Sa biographie de sainte Hélène, ou celle, plus belle encore, du martyr Edmond Campion, dénotent chez lui une foi profonde et sincèrement vécue. (...) Reste une énigme. Alors que Chesterton est un auteur plus joyeux, son oeuvre n'a pas le bonheur d'être rééditée en poche. Waugh séduit davantage le monde moderne, auquel ses romans parlent encore. Peut-être parce qu'il se moque autant de ses lecteurs que des personnages qu'il décrit ?


›››FAMILLE CHRÉTIENNE, 30 août-5 septembre 2003

Waugh sous toutes les coutures, par Philippe Oswald

Enfin une biographie en français du fascinant Evelyn Waugh ! Et très complète et agréable à lire, ce qui ne gâche rien. Rien n'échappe à Benoît Le Roux de la vie et de l'oeuvre du grand romancier anglais qui aurait eu 100 ans cette année (coïncidence, c'était aussi, en juin dernier, le trentième anniversaire de la mort, à Versailles, de la meilleure amie d'Evelyn Waugh, la romancière Nancy Mitford - non moins excentrique que lui, ce qui n'est pas peu dire). Nullement paralysé par la légitime admiration que suscite l'immense écrivain, Benoît Le Roux ne cache pas les faiblesses de l'homme, et parfois de l'auteur, et donne d'utiles conseils pour choisir les bonnes traductions. Ceux que déconcerte l'univers de Waugh ou qui se demandent comment ce sincère converti au catholicisme pouvait se montrer aussi odieux, notamment en famille, trouveront là des clés de compréhension et d'indulgence. Car Waugh, croyez-en un fan, mérite mieux qu'un détour !