Entretien avec Benoît Le Roux (5 juillet 2003)

Benoît Le Roux, vous êtes agrégé de lettres classiques, plutôt spécialisé dans la littérature française. Votre thèse porte sur André Thérive et ses amis pendant la Grande Guerre. On connaît aussi votre Louis Veuillot (éd. Téqui), qui réhabilite ce grand journaliste. Comment êtes-vous passé à la littérature anglaise et à Evelyn Waugh ?

››› On pourrait évidemment faire le lien entre Veuillot et Waugh, tous deux ”convertis” un peu avant la trentaine et devenus farouches militants catholiques. Bien sûr... Mais le point de vue, ici, est différent. Veuillot, journaliste professionnel, et de très grand talent, mais fort médiocre romancier, appartient à l'histoire ; Waugh est un artiste, un créateur, il appartient à la littérature universelle. Je l'ai découvert de bonne heure, lisant un de ses romans, puis l'autre : d'abord Le Cher Disparu, je crois, puis Grandeur et Décadence en 1981, puis Officiers et Gentlemen, le deuxième roman de sa trilogie, preuve qu'on peut la lire dans le désordre : j'ai été ébloui par son récit de la débâcle anglaise en Crète (mai 1941), qu'il a vécue comme son héros Guy Crouchback. Et, en me renseignant sur lui dans les bibliothèques, j'ai vu qu'on ignorait en France toute une part de son œuvre (le Journal, les articles politiques...), ainsi que sa vie, alors que les chercheurs anglais avaient bien avancé. Je me suis dit qu'on pouvait fournir tout cela au public français en un volume de dimension raisonnable, et je me suis remis à l'anglais (écrit seulement)...

- Parlez-nous d'abord de sa conversion. Il semble qu'il était de l'avant-garde littéraire jusque-là, et qu'il soit passé à une attitude plus conservatrice, de défense de la civilisation et des traditions ?

››› Il n'y a pas de césure aussi nette. On peut être dans l'avant-garde littéraire et conservateur sur le plan politique (lors de la grève générale de mai 1926, Waugh est déjà très anti-communiste et s'engage comme agent auxiliaire). Si césure il y a dans son œuvre, elle se produit en 1940 : avec la guerre, ses romans se teintent de nostalgie, surtout dans ses deux sagas, Retour à Brideshead, roman d'une grande famille catholique, et L'Epée d'Honneur, trilogie sur cette guerre. Le comique passe au second plan, devient moins noir. Mais il n 'a pas eu à rougir des deux romans déjà publiés lors de sa conversion en 1930. Le second (Ces Corps vils), qui est à mon avis son chef d'œuvre, est d'ailleurs intimement lié à sa conversion. Waugh s'était retiré dans une auberge de campagne pour écrire l'histoire d'un jeune couple écervelé, Adam et Nina. Il postait chapitre après chapitre à sa jeune épouse restée à Londres. Alors qu'il était arrivé au milieu du roman, elle lui annonce qu'elle le quitte pour suivre un autre homme. Il parviendra pourtant à finir son roman ! Mais Adam vend Nina à un ami, et une deuxième guerre mondiale éclate, apocalyptique.

- Quel rapport avec sa conversion ?... Et je croyais que Waugh était le modèle des pères de famille nombreuse catholiques ?

››› Le choc de cette ”trahison” et le divorce qui suit vont précipiter l'évolution de Waugh, qui avait toujours été attiré par les choix religieux radicaux. Tant qu'à être chrétien, autant l'être dans l'Eglise qui conserve le mieux les dogmes, la morale, et l'universalité... ”Et puis, comme ça, je suis sûr de ne pas me remarier, puisque l'Eglise romaine n'admet pas le remariage des divorcés ! ” dira-t-il à des amis... Mais il va rencontrer une jeune fille catholique, Laura Herbert, et déposer une requête en nullité du premier mariage. Avec succès. Ils auront trois garçons et quatre filles (dont une morte au berceau), entre 1938 et 1950. Cependant, Waugh n'est pas du tout le mari idéal, ni le père de famille modèle. Autant la vie privée de Veuillot fut régulière (quoi qu'en ait dit Hugo), autant celle de Waugh est peu exemplaire, et je n'ai pas voulu présenter une figure de vitrail.

- Vous avez choisi un dessin de couverture qui montre Waugh tenant le cigare d'une main et le cornet acoustique de l'autre... Est-ce que cela n'est pas un peu réducteur ?

››› Bien sûr (et encore... j'ai caché le verre de whisky). Mais comment montrer toutes les facettes de Waugh dès la page de couverture ? J'ai choisi le Waugh quinquagénaire, qui avait décidé de poser à l'excentrique. J'aurais pu choisir de montrer le jeune chien fou d'Oxford, avec sa motocyclette, ou bien le provocateur des années trente... Mais Waugh n'est pas mort à trente ni à quarante ans.

- Parlez-nous du provocateur des années trente !

››› Songez qu'il fut un des très rares écrivains anglais (ils se comptent sur les doigts d'une main) à soutenir Mussolini dans sa guerre d'Ethiopie, puis Franco pendant la guerre civile d'Espagne. Tout en précisant que le fascisme n'était pas sa tasse de thé, c'est le cas de le dire, et en marquant la même hostilité au nazisme qu'au communisme.

- Avait-il une doctrine politique ?

››› Non, et c'est une chose qui le distingue des catholiques du continent. Il est essentiellement pragmatique. Dans son Credo politique de 1939, que je traduis dans mon livre, on lit : ”Je crois que Dieu n'a pas de préférence pour telle ou telle forme de gouvernement”. Il est pour ”un minimum de règlements”, pour un Etat qui s'occupe de la sécurité extérieure et intérieure, point final. Il y a là une part de libéralisme très anglais.

- A-t-il fréquenté les politiciens ?

››› Nombre de ses amis ont été députés ou ministres (il n'est pas passé par Oxford pour rien), mais ça ne l'intéressait pas beaucoup. Quand il intervenait (car finalement il est intervenu assez souvent dans le débat politique), sa réputation de brillant écrivain lui ouvrait des tribunes dans la presse, ou même directement la porte des chefs d'Etat. Il a rencontré Mussolini au début de 1936 (ce qui ne l'empêche pas de le brocarder de temps en temps). Officier en mission en Yougoslavie en 1944, il rencontre Tito, qui a les faveurs du gouvernement anglais, mais contre qui il ne cessera de faire campagne : en 1945 auprès de Pie XII et du Parlement britannique, en 1952 encore lors de la visite officielle de Tito à Londres. Car il avait assisté dès 1944 aux débuts de l'épuration sauvage en Croatie : enlèvements, massacres de religieux, etc.

- Etait-il attaché à la monarchie anglaise ?

››› Il ne l'a jamais contestée. Mais il se flattait de n'avoir jamais rencontré personne de la famille royale, et d'être un partisan des Stuart.

- Est-ce qu'en France Waugh n'est pas resté longtemps, et aujourd'hui encore, un méconnu ?

››› Non, détrompez-vous. Il a été traduit dès 1938. En novembre 1939, sur le front, que lit le sergent François Mitterrand ? Terre des Hommes de Saint-Exupéry et Diablerie d'Evelyn Waugh, nous révèle le livre de Pierre Péan. Dans les années quarante et cinquante, la presse littéraire française n'a cessé de parler de lui, tantôt en mal (Olivier Todd dans un grand article des Temps modernes de Sartre), tantôt en bien (Giraudoux, Nimier notamment).

- Et lui, comment voyait-il la France ?

››› Il admirait beaucoup la France, sa littérature, sa peinture classique (surtout Philippe de Champaigne), son histoire religieuse, et bien sûr sa cuisine et ses vins (même s'il trouvait la cuisine italienne plus digeste). Mais la langue a toujours été un obstacle, bien qu 'il l'eût étudiée en classe. Il a lu les romans français en traduction, Balzac et Flaubert, et même Romain Rolland, dès l'école secondaire ; Colette, Proust, Céline, etc. une fois devenu journaliste ; je donne en annexe son compte rendu, remarquable, du Journal d'un Curé de Campagne de Bernanos. Après sa conversion, il a beaucoup lu les vies de saints français modernes, qu'il admirait : Bernadette, le Curé d'Ars, Thérèse de Lisieux... Ce n'est pas un hasard si l'un des rares personnages français de son œuvre, un personnage positif, s'appelle Thérèse de Vitré. Et l'un des principaux personnages de Brideshead, Sebastian Flyte, doit beaucoup à la lecture de la Vie de Charles de Foucauld de René Bazin (traduite en anglais dès 1923). Waugh avait aussi un préjugé favorable à l'égard des Vendéens : ”Je me souviens qu'ils se sont bien conduits pendant la Révolution”. Mais son séjour à La Baule (qu'il situait en Vendée) fut un désastre.

- Vous dites dans votre avant-propos que vous apportez des précisions sur ”tout ce qui a trait à la France et aux Français dans sa vie et son œuvre”. Mais on voit peu d'amis français, alors qu'il a correspondu pendant vingt ans avec les sœurs Mitford, qu'il a été lié avec Graham Greene malgré des opinions politiques contraires, avec Ian Fleming, qui lui légua son fauteuil roulant... Il ne s'est guère lié avec les écrivains catholiques français. Il y a bien une rencontre avec Claudel, mais elle tourne au fiasco...

››› C'est à cause de l'obstacle de la langue, je pense, que les rapports de Waugh avec les Français sont restés superficiels. Il a surtout fréquenté... les milieux du champagne : les Pol-Roger, Hennessy, Jacqueline de Caraman-Chimay (il a rewrité la traduction de sa Veuve Clicquot en anglais !). Et quelques ecclésiastiques : le R.P. Couturier (de L'Art sacré), qu'il n'aimait pas, et ce curé de Cabris dont j'ai retrouvé le nom : l'abbé René Bailet, chez qui il a séjourné en 1931. Et puis c'est vrai qu'à côté de la France fille aînée de l'Eglise, ou mère des vins et de la gastronomie, il y avait une France qu'il aimait moins : les Français ”vils pourceaux égoïstes” ; ou ce personnage de Diablerie, M. Ballon, consul de France en Azania, qui est franc-maçon (ce qui lui semblait sans doute très représentatif des coloniaux français)...

- Que conseilleriez-vous à ceux qui n'ont rien lu de Waugh ? Par quoi commencer ? Et dans quelles traductions si on ne lit pas l'anglais ?

››› Son chef-d'œuvre, je vous l'ai dit, est sans doute Ces Corps vils... Mais il vaut peut-être mieux commencer par des romans moins déroutants, son premier, Grandeur et Décadence (où il y a une page sur Marseille), ou bien Le Cher Disparu, qui sont deux petits bijoux d'humour noir. C'est vrai que certains lecteurs français sont déroutés par le flegme et les paradoxes très british, le côté très elliptique aussi. Ceux-là préfèreront peut-être les sagas : Retour à Brideshead, qui a tant plu aux anglophones qu'un journaliste a écrit cette année une suite (Brideshead Regained) comme on l'a fait pour Autant en emporte le vent ; et la trilogie de la seconde guerre mondiale, qu'il faut compléter par Hissez le grand pavois (la drôle de guerre).

- Mais les traductions sont-elles fiables ? Vous-même, vous avez dû retraduire la conclusion du Cher Disparu, faussée par plusieurs contresens de Dominique Aury...

››› C'est le seul cas d'une traduction, par ailleurs élégante, qui fausse un passage essentiel. Au-delà d'inexactitudes inévitables ici et là, Waugh a eu la chance d'avoir d'excellents traducteurs français : Marie Canavaggia dès 1938 pour Diablerie ; Georges Pélorson sous divers pseudonymes à partir de 1947... Henri Evans a même retraduit de manière amusante, dans les années quatre-vingt, Decline and Fall (Grandeur et Décadence), le premier roman, et Scoop, le roman sur les journalistes. Tout cela se trouve en collection de poche 10/18.

- Vous-même, avez-vous d'autres livres en préparation ?

››› Si Dieu me prête vie, et des loisirs, j'aimerais bien faire un livre sur la littérature grecque, d'Homère à Plutarque, que j'enseigne depuis trente ans. Mais j'ai aussi accumulé une documentation sur des jeunes gens, souvent écrivains, mobilisés en 1914, et dont le destin fut étonnant, peu conforme aux clichés habituels sur cette guerre... Vous voyez que c'est plutôt éclectique... Comme Waugh, qui a fait une biographie de jésuite martyr, un roman qui se passe en Afrique, un autre sur les cimetières de Los Angeles et aussitôt après un autre sur sainte Hélène, puis un ”cauchemar autobiographique” (L'Epreuve de Gilbert Pinfold)...

Waugh en images

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